Cléa Vincent vs Michelle Blades

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Propos recueillis par Séphora Talmud. Photos prises par Elodie Daguin.

Ces deux jeunes femmes anticonformistes pourraient être les héroïnes d’un roman d’amitié nouvelle génération. Girls next door indépendantes, ambitieuses et ingénieuses, elles redéfinissent les role models féminins de demain. Toutes deux auteurs-compositeurs-interprètes et à la tête de leur groupe de musique éponyme, elles partagent tout (ou presque), à la ville comme à la scène.
2 super nanas, amies pour la vie.


Cléa Vincent : Toi et moi, on est comme des jumelles.

Michelle Blades : Oui. D’ailleurs, Kim nous appelle les twins. Quand je vends tes vinyles, les gens me prennent pour toi.

Cléa Vincent : Quand tu y réfléchis bien, c’est rare de trouver des âmes soeurs. Tu es un peu comme Kim, en fait. Vous êtes mes fils conducteurs artistiques ; des gens sans compromis qui font des choix et qui se respectent. Vous êtes des modèles à suivre, sans égotrip. C’est rare dans la musique. Mais quand j’y repense, c’est moi qui t’ai vue en premier, non ? Tu chantais à la scène ouverte du Vieux Léon, en 2013.

Michelle Blades : Oui, je m’en souviens très bien.

Cléa Vincent : J’étais super impressionnée par ta prestation, ça m’avait beaucoup intimidée. La fois d’après, je t’ai vue au squat du Point G. Il y avait une très belle installation. Quand tu es venue me parler, je t’ai trouvée tellement cool.

Michelle Blades : J’étais un peu en stress à ce moment-là, car il y avait une fuite d’eau et beaucoup d’instruments électroniques. J’ai cru que j’allais mourir.

Cléa Vincent : Ha oui ? Pourtant, ça rendait trop bien avec vos déguisements. Juste après ça, on a commencé à enregistrer chez Victor Peynichou et toi, au studio de Midnight Special Records.

Michelle Blades : Tu y étais tout le temps, oui. Depuis, on est Best Friends Forever.


Cléa Vincent :
Oui et on a enchaîné les tournées, 2 tournées
Do It Yourself en France, en groupe puis en solo toi et moi. On a tourné un clip et on est parti avec nos musiciens aux États-Unis. Et là, on commence une 3ème tournée DIY, avec Fishbach, cette fois. A chaque fois, c’est génial. J’aime tout.

Michelle Blades : Même le stress.

Cléa Vincent : Même les plans galères se transforment en fous rires. Les pires plans de tournées Do It Yourself, c’est dans le Guinness.

Michelle Blades : On en parle plus que les bons concerts, je crois. Avec des rires. Ça devient mythique. À chaque fois, c’est un challenge. On se débrouille avec les limites imposées par le DIY. On est obligé d’évoluer, de trouver des solutions sans argent.

Cléa Vincent : Ce qui nous caractérise toutes les 2, c’est qu’on a notre tempo. En vrai, si l’on devait attendre d’avoir les sous, ça nous rendrait dingues. On ne se dit pas que l’on fait mieux sans argent. C’est juste que pour avoir de l’argent, il faut rentrer dans des délais et ça nous fait péter un plomb.

Michelle Blades : C’est vrai. Mais avec de l’argent, on peut faire des trucs cool aussi.

Cléa Vincent : Les limites sont enrichissantes. A partir du moment où tu as décidé de te débrouiller par toi-même, plus rien ne peut t’arrêter. Et comme on est dans un système d’échange de savoirs, tout le temps, qu’on rencontre des gens qui savent faire tel ou tel truc, on se débrouille. Tu vois, mon titre « Non mais oui », c’est une autre façon de parler de DIY. Si tu ne passes pas par la porte, tu passes par la fenêtre. Si c’est un “non”, tu le transformes en “oui”. Au lieu de dire “oui mais non”, tu fais l’inverse. C’est notre école. A chaque fois, tu trouves la force et t’y vas.


Cléa Vincent – Château Perdu (réal. Michelle Blades)


Cléa Vincent :
A un moment, j’ai voulu re-rentrer dans le système des gros labels, sauf que ça ne me convient définitivement pas. Je ne suis pas formatable. Je suis actuellement en train de devenir encore plus indépendante qu’avant puisque je vais désormais m’autoproduire. J’ai réussi à vivre de ma musique pendant 3 ans grâce à Polydor, puis grâce à mon intermittence. J’ai eu une chance folle, parce que si je n’avais pas signé très tôt, très vite, j’aurais beaucoup plus galéré. C’est pour ça que les gros labels, on ne peut pas leur cracher dessus, car en réalité, ils font partie de l’économie, ils font vivre plein d’artistes, ils injectent du budget. J’ai beaucoup de respect pour eux. Ce sont eux qui créent la vraie valeur financière. Nous, nous apportons la valeur ajoutée : la création.

Michelle Blades : Les gros labels compliquent parfois la vision des artistes. Pour moi qui ai grandi aux États-Unis, il n’y a pas d’intermittence et c’est plus difficile de vivre de sa musique. Là, ça vient de m’arriver avec les projets qu’on m’a proposés. Je peux enfin vivre de l’art, mais pas que de la musique.

Michelle Blades : On peut vraiment réussir en DIY  si on est bien organisé. Je pense à l’attachée de presse Mélissa Phulpin qui travaille des deux côtés, branché et indé. C’est aussi grâce à ce type de personne qu’on peut se développer. On peut être très bien entouré tout en restant indé. Les gros labels sont un peu dépassés, je trouve. Ceci dit, ils conviennent peut-être à d’autres genres de musique.

Cléa Vincent : Il n’y a pas un rapport de confiance avec les gros labels, car si jamais ils n’arrivent pas à te placer sur un média influent, ils te jettent. Il n’y a pas d’engagement comme il peut y avoir entre nous, par exemple. Nous, on ne se laissera jamais tomber. Quand on dit quelque chose, on le fait. Ça nous engage personnellement.

Michelle Blades : Oui. On n’est pas qu’un produit.

Cléa Vincent : Entre nous, il y a un respect qu’on ne trouvera pas dans une grande entreprise.

Michelle Blades : On mange ensemble, on dort ensemble, on travaille toutes les deux avec nos proches, même si, on les présente d’abord comme nos musiciens.

Cléa Vincent : Tous ceux qui nous entourent sont indispensables.

Michelle Blades : On a la chance de travailler avec des gens qui nous inspirent et ne nous jugent pas. C’est super cool.

Cléa Vincent : J’ai l’impression que si tu ne peux pas partir en vacances avec la personne avec qui tu crées, ça ne va pas le faire. C’est tellement intime de composer.

Michelle Blades : Oui, tu dois pouvoir faire des trucs à la fois professionnels et du quotidien avec la personne.

Cléa Vincent : Moi, je compose avec Raphaël Léger de Tahiti 80 par exemple, et on s’entend hyper bien, on rit, on pleure, on s’engueule mais ça roule à 200 à l’heure. En ce moment, je suis dans une phase où j’ai besoin d’être à 2 pour composer, mais ça pourrait changer, je me laisse toujours le choix.

Michelle Blades : Pareil pour moi. En répétitions, je montre les chansons aux musiciens, ils rajoutent des trucs, on trouve des choses ensemble. Je ne suis pas fermée aux idées. Et j’ai souvent du mal à dire “non” aux projets.


Cléa Vincent : Parfois c’’est dur de dire “non”. On a envie de tout faire. Là, la sortie de mon album en autoproduction me demande un peu de mise en place. Je suis en train de devenir directrice artistique, productrice, organisatrice de soirée malgré moi à côté, mais j’adore ça ! Puis le vinyle pour le Disquaire Day avec Midnight Special Records, avec qui on a déjà sorti deux EP. Après, il y a les side projects qui nourrissent mon projet principal: Les Chansons de Ma Tante, avec Kim, Batist, David Argellies, le Kim & Cléa Show et enfin, Garçons avec Zaza Fournier et Carmen Maria Vega, on va jouer tout le mois de juillet aux Trois Baudets. On me propose aussi d’être clavier pour différents groupes de pop. J’adore ça.

Michelle Blades : Ouais, c’est cool aussi d’être derrière et pas sur le devant de la scène. Moi, je vais jouer de la basse pour un groupe très cool, je vais jouer dans Laure Briard, qui est le prochain album à sortir chez Midnight Special Records. J’ai aussi des side projects qui ne sont pas que dans la musique : je réalise des clips, je fais plein de photos pour des gens. Mais je ne dors quasiment pas, c’est une catastrophe.

Cléa Vincent : En ce moment, c’est “wahou”. Je me suis dit “pas de burn out cette année”, mais je crois que d’ici peu, je vais péter un plomb. Ça dure toujours un WE, tu pleures non-stop et après ça va.

Michelle Blades : On a fait ça une fois un WE, toi chez toi et moi chez moi. On s’appelait “je ne peux pas sortir aller au resto, je suis en pyjama. Je ne suis pas lavée.”

Cléa Vincent : “Il pleut, je mange des céréales, seule dans mon lit.” J’ai l’impression qu’on doit être hyper actives, puis qu’on a des phases, où pendant 3 jours, on est mortes.

Michelle Blades : Mais en même temps, si l’on a rien à faire, on déprime. Plutôt ne pas dormir que trop dormir. C’est assez déprimant de ne rien faire. Même en vacances, on compose ou on a des idées.

Cléa Vincent : Oui, ça me fait trop réfléchir de ne rien faire. Et sur le fait d’être une femme dans la musique, je ne sais pas ce que tu en penses, mais, moi, je peux mettre 1h30 à trouver une tenue de scène, même si en faisant ça, je ne cherche pas à être féminine mais à porter un truc graphique. Nous, les femmes, on a toutes ce côté « je veux plaire à mon mec », et en même temps, naturellement, si l’on voulait être au plus proche de nous-mêmes et de la nature, on se laisserait beaucoup plus aller ! Tu vois, des chanteurs et musiciens comme Philippe Katerine ou Mac DeMarco, ils sont complètement naturels et parfois, ils sont vraiment moches et gros et ils ont l’air de l’assumer à fond. A d’autres moment ce sont des sex symbols. J’aimerais arriver à cet état de nuance.

Michelle Blades : Moi, mon modèle, ce serait Patti Smith. Elle fait toujours ce qu’elle veut, elle est badass.

Cléa Vincent : Elle n’essaie pas d’être sexy, elle s’en fout.

Michelle Blades : Non, mais elle l’est, en s’assumant. C’est super important pour moi. Je suis consciente d’être une femme dans la musique. Je crois que c’est important de se soutenir. Mais je veux aussi affirmer que je fais de la musique. Si j’ai envie de m’habiller sexy, je le fais, mais si j’ai envie de ressembler à une poubelle, je le fais aussi. Pour affirmer mon existence et le fait que je prends ma place. Comme Brian Eno, je veux créer ma propre image, changer la dialectique, la forcer.

Michelle Blades – How Many Shadows Do I lay On

Cléa Vincent : J’aime l’idée d’être bien dans ses vêtements. Je n’ai pas envie de mettre une tartine de fond de teint. Il y a des choses que je trouve contraignantes pour rester féminine et que je n’ai vraiment pas envie de faire, quitte à passer pour une plouk parfois.

Michelle Blades : Tu peux le faire, mais ce n’est pas obligatoire.

Cléa Vincent : Oui, mais je trouve ça quand même super important d’être soignée un minimum. Je ne suis pas non plus complètement féministe au point de ne pas m’épiler par exemple.

Michelle Blades : Oui, tu te donnes carte blanche.

Cléa Vincent : Oui. Quand on est en tournée, par exemple, on ne se lave pas trop.

Michelle Blades : C’est vrai. A la soirée de lancement de « Polylust », je portais un haut cool, des talons, mais mes aisselles n’étaient pas épilées. Je voulais choquer plutôt les hommes qui penseraient « Wahou, elle est belle » et puis quand je levais les bras « Aaahhh ! ». Personne ne m’a rien dit, mais j’ai vu les regards.

Cléa Vincent : Génial ! Je n’ai pas encore passé ce cap. J’admire qu’on puisse avoir des poils sous les bras, ça me plaît vachement.

Michelle Blades : Être féministe, ça ne veut pas dire être obligée de laisser pousser tout. Si tu t’épiles, tu le fais parce que tu le veux, pas parce que tu reçois l’injonction de le faire.

Cléa Vincent : C’est vers là que j’ai envie d’aller, mais il y a encore plein de choses de la norme qui me bloquent.

Michelle Blades : Tu parles ! Tu vas rentrer de la prochaine tournée comme un ours !


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Cléa Vincent est en concert le 19 mai en première partie de Baptiste Hamon au Café de la Danse, le 20 mai au Café de la Danse pour la Fair Party, le 26 mai en première partie de Jain au Tetris au Havre, le 10 juin au festival Bordeaux Chanson et le 15 juillet aux Francofolies de la Rochelle. Son album sortira le 7 octobre 2016. Suivez-la sur Facebook, Instagram et Twitter !

++ Michelle Blades est en tournée du 16 avril au 10 mai 2016 aux États-Unis et au Panama, puis en France le 22 mai. Suivez-la sur Facebook et Instagram !

Séphora Talmud. // Photos : Élodie Daguin.