Chloé de Nombel vs Daisy Broom

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Propos recueillis par Séphora Talmud. Photos prises par Elodie Daguin.

Du haut de leurs 23 ans, Chloé de Nombel et Daisy Broom apportent du sang neuf à une industrie du cinéma français à bout de souffle. D’une maturité et d’une fraîcheur saisissantes, les 2 jeunes femmes autodidactes sont aux prémices de leur carrière déjà rondement menée.
Lumière sur une costumière cinéphile et une actrice naturelle, toutes deux hors-cadre.
Action !


Daisy Broom
: Tu bosses sur quoi en ce moment ?

Chloé de Nombel : Je suis styliste pour le groupe de musique Minuit, c’est-à-dire que je les habille pour les clips, les concerts, les plateaux télés et les shootings photos. Je suis costumière pour le studio Bagel chez Canal + et pour le cinéma. J’ai commencé sur le film “Eden” de Mia Hansen-Løve. Et je fais de la photo.

Daisy Broom : Cool ! Ça consiste en quoi le métier de costumière ?

Chloé de Nombel : C’est différent du métier de styliste, car il faut apprendre à oublier son propre goût vestimentaire, remarquer et comprendre les subtilités des styles, même ceux que tu n’aimes pas, pour répondre aux attentes du réalisateur quant à sa vision des personnages. Concrètement, mon travail, c’est d’être collée aux acteurs, de faire en sorte qu’ils se sentent bien leurs baskets, baskets qui ne sont pas les leurs. La plupart des gens ne pensent pas aux costumes quand ils voient un film. Mais, en plus du jeu d’acteur, le costume dit toujours quelque chose du personnage. Les vêtements ont une influence et montrent qui est le personnage ou qui il a envie d’être.

Daisy Broom : Oui, carrément. Le costume est super important pour jouer. Pour certains projets, je dois jouer avec mes habits, mais je préfère quand ce ne sont pas les miens, ça peut être des trucs que je ne mettrai jamais, qui font vraiment partie du personnage. Dans “Bang Gang”, le dernier film dans lequel j’ai joué, je devais jouer une adolescente de 16 ans, donc j’avais des petites jupes roses avec des fleurs, des sacs à dos de collégienne, des coiffures que je n’aimais pas forcément, mais tout ça faisait partie du personnage.

Chloé de Nombel : Et toi, tu fais quoi maintenant ?

Daisy Broom : Pour l’instant, je termine mes études et après on verra. Je passe des castings, je les bosse, mais vu que je suis en 3ème année de licence de chinois et que j’ai déjà redoublé 2 fois, j’ai envie que ça s’arrête, je n’en peux plus. Je ne fais pas d’efforts non plus ; parfois ils organisent des soirées karaoké chinois, mais je n’y vais pas.

Chloé de Nombel : Han ! Mais le karaoké chinois, ça doit être trop cool ! Moi, je prends des cours de couture. Je connais les bases mais j’ai des lacunes, que je rattrape au fur et à mesure des tournages. En fait, avec mon travail de costumière, je ne sais jamais où je serai dans un mois, donc j’essaie de faire plein de trucs à côté en attendant de recevoir des propositions de longs métrages et des projets intéressants. J’imagine que tu vis la même chose en tant qu’actrice.

Daisy Broom : C’est exactement ça. Attendre tout le temps : les scénarios, les castings, les réponses, les tournages, les scènes à jouer, les sorties des films.

Chloé de Nombel : En même temps, on se plaint, mais nos métiers ne sont pas les plus difficiles… Ce qui l’est, c’est de réussir à se lever hyper tôt pendant 3 mois.

Daisy Broom : Oui, le rythme est insoutenable.

Chloé de Nombel : A la fin de chaque long métrage, j’arrive à un stade d’épuisement physique intolérable. Ha si, je pense à quelque chose que je trouve compliqué dans mon métier : il faut réussir à se faire une place discrète mais présente sur le tournage, par exemple, à ne pas déranger les comédiens pour les raccords.

Daisy Broom : En même temps, t’es obligée de les faire. En tournage, au HMC (Habillage-Maquillage-Coiffure) on a un rapport de proximité, vu qu’on est tout le temps ensemble. Vous nous changez, vous nous voyez à poil…

Chloé de Nombel : A vrai dire, ça ne me dérange pas du tout de vous voir à poil. Le corps est un espace de travail, je ne le vois que comme un corps à habiller.

Daisy Broom : C’est notre outil de travail, c’est vrai. Moi, ça va, je ne suis pas trop complexée.

Chloé de Nombel : De toute façon, il n’y a pas de désir ou de jugement. En général, au bout de 3 jours, je sais si un comédien est pudique ou si c’est compliqué de le toucher, c’est tellement intime… En tournage, quand un comédien se trouve dans un décor censé être une chambre et qu’il y a 40 personnes qui le regardent, s’il n’y a pas de bienveillance de la part de l’équipe technique, ça peut être dur de ne pas se sentir jugé ou ridicule en jouant sa scène.

Daisy Broom : Dans “Bang Gang”, on était tous potes et très souvent nus, mais on était tellement préparés à ça que ça s’est super bien passé. En fait, la personne qui te voit vraiment, ce n’est ni la costumière, ni la coiffeuse, ni le perchman, c’est le réalisateur. Les autres regardent leur boulot, ils n’ont pas le temps de te juger.

Chloé de Nombel : C’est sûr qu’on est très proche de vous, les comédiens, parce que nous sommes les premières et dernières personnes que vous voyez en arrivant et en partant du plateau. Humainement, c’est chouette, parce qu’il y a une vraie interaction entre nos deux corps de métiers. Le HMC, c’est un peu l’endroit réconfortant du tournage.

Daisy Broom : C’est l’endroit des potins, vu que c’est souvent 3 filles.


Chloé de Nombel : Et toi, comment vis-tu le fait d’être devant la caméra ?

Daisy Broom : Je trouve qu’embrasser quelqu’un est beaucoup plus intime que mimer l’acte sexuel, par exemple. C’est bête à dire, mais c’est vraiment mécanique. Alors qu’embrasser quelqu’un avec amour, tu ne mimes pas le geste, tu dois vraiment le faire. Et quand il y a de la violence, c’est beaucoup plus compliqué. Une fois, pour un film, j’ai eu une scène de viol. Ça m’a traumatisée, c’était horrible, j’avais envie de pleurer tant j’avais l’impression d’y être. Même si tu sais que c’est faux, il y a des gestes violents et tu ne peux pas faire semblant. Pareil pour les grosses scènes d’engueulades. C’est intense.

Chloé de Nombel : Ha ouais ? Donc le plus dur ce n’est pas d’apprendre le texte ?

Daisy Broom : Ha non, c’est du boulot pour des scènes où il y a des monologues, par exemple. Après, j’imagine que c’est plus dur au théâtre qu’au cinéma. Au théâtre, tu ne peux pas te louper, tu dois connaître une pièce entière par coeur. Au cinéma, tu as maximum 5 séquences en une journée et tu peux refaire la prise.

Chloé de Nombel : Ha, donc tu apprends ton texte au fur et à mesure du tournage ?

Daisy Broom : Non, je le connais déjà bien, mais je le révise mot à mot 2 ou 3 jours avant.

Chloé de Nombel : Et comment fais-tu pour l’apprendre ? Tu le lis, tu le dis à quelqu’un ?

Daisy Broom : Ça dépend des fois. Quand je galère, je le dis à quelqu’un, ça rentre plus facilement. Quand c’est un texte facile, je le lis et le répète.

Chloé de Nombel: Et pleurer, tu y arrives facilement ?

Daisy Broom : Je l’ai déjà fait plusieurs fois. J’avais du mal avant, mais dès que j’ai trop la pression, ça marche. En fait, c’est physique, c’est un exercice de respiration où ton corps enclenche un truc et ça vient. Mais tu vois, je trouve que rire est plus difficile que pleurer.


Chloé de Nombel : Et que préfères-tu dans ton métier d’actrice ?

Daisy Broom : Le tournage ! Même si on est content quand ça s’arrête.

Chloé de Nombel : Content mais triste.

Daisy Broom : Content de retourner à la vie normale, parce qu’on est claqué.

Chloé de Nombel : Il y a un contrecoup juste après, une mélancolie extrême où tu as juste envie de mourir pendant une semaine, dans ton lit. C’est dur de revenir à la réalité, reprendre conscience que tes vrais amis sont dans la vraie vie et pas les personnes avec qui tu as passé 3 mois en tournage. Parfois, tu les connais même mieux que tes propres amis.

Daisy Broom : Oui, c’est un peu comme une colonie de vacances, surtout quand tu habites avec eux : tu connais leurs habitudes et leur tête du matin. C’est sûr que ça crée des liens.

Choé de Nombel : On fait un métier tellement intense que du coup, les relations humaines font 50% du travail.

Daisy Broom : Oui, parce qu’on est ensemble non stop, même le WE. Quand c’est fini, forcément, ça fait un vide. Y en a avec qui on va rester amie, mais il faut faire une séparation entre les tournages et la vraie vie, car très vite tu peux déprimer.

Chloé de Nombel : Oui et tu ne peux pas devenir amie avec les 100 personnes qui bossent sur le plateau. Surtout si tu fais 3 tournages dans l’année, après… Imagine le trop-plein d’amis au final !

Daisy Broom : Oui ! Encore, nous, on pourrait, mais il y en a qui sont mariés, qui ont des enfants qu’ils ne les voient pas pendant des mois. Emotionnellement, c’est du boulot 24h/24, mais c’est trop cool.

Chloé de Nombel : C’est vraiment ça. C’est une aventure humaine avant tout, avant ton métier ou tes compétences. A chaque fois, j’ai l’impression de faire un travail de psychologie et de sociologie, j’apprends à comprendre les différents comportements pour m’ y adapter.

Daisy Broom : Tu tâtes le terrain. C’est vrai que c’est trop cool. Ce qui est incroyable, c’est qu’à la fin, il y a un film. C’est trop bien. On bosse tous comme ça pour faire ça.

Chloé de Nombel : Oui. Le cinéma, c’est ce que je préfère le plus au monde. Je regarde un film par jour. Depuis que j’ai 13 ans, à l’époque où j’ai découvert la Nouvelle Vague, j’ai toujours rêvé de travailler là-dedans. “Les Quatre Cents Coups” de François Truffaut, “Peau d’Âne” de Jacques Demy, ce conte merveilleux avec des princesses aux belles robes, “A bout de souffle”, “Le mépris”, “Une femme est une femme” de Jean-Luc Godard. Ces films immortalisent la Nouvelle Vague et c’est ce qui m’a plu en premier. C’est comme ça que je me suis intéressée au cinéma.

Daisy Broom : Oui, c’est vrai. Moi aussi, ça date de mes 13 ans, quand je me suis fait repérée dans la rue en casting sauvage. Après le tournage du film dans lequel je tenais un rôle important et qui s’est super bien déroulé, je me suis dit que c’était ça que je voulais faire et j’ai continué. J’ai toujours aimé ça mais jamais je ne pensais pas un jour faire du cinéma. Je crois que les premiers films qui m’ont marquée étaient les Walt Disney, notamment “Les Aristochats” que je regardais en boucle. Et j’adorais les comédies musicales : “Grease”, “Chantons sous la pluie”, “West Side Story”, les Jacques Demy aussi. T’aimes le cinéma contemporain quand même ?

Chloé de Nombel : Oui ! J’aimerais beaucoup travailler pour Arnaud Desplechin, Sophie Fillières ou les frères Larrieu. Ce sont mes cinéastes français contemporain préférés. J’aimerais aussi retravailler avec Mia Hansen-Løve.

Daisy Broom : J’aime beaucoup le travail de Christophe Honoré. Mais je suis plus cinéma américain que cinéma français.

Chloé de Nombel : Tu vois, j’ai l’impression que le cinéma français est très mal vu, surtout en France, mais je trouve qu’il y a des cinémas parallèles, plus indépendants, qui émergent et qui sont très intéressants, avec des budgets différents, de nouveaux réalisateurs ou des déjà confirmés avec de nouvelles têtes d’affiche : Serge Bozon, Quentin Dupieux, Antonin Peretjatko ou Bruno Podalydès avec Vimala Pons, Vincent Macaigne… Même “Bang Gang” en ferait partie.

Daisy Broom : Oui, “Bang Gang” est très différent et c’est génial qu’il ait pu se faire. Il a eu le CNC ; ce qui a aidé je pense, et les producteurs et la réal’ se sont donné à fond pour que le projet voit le jour.

Chloé de Nombel : En fait, d’un côté, il y a les comédies dramatiques françaises…

Daisy Broom : Les trucs bien lourds…

Chloé de Nombel : Et de l’autre, les grosses productions franchouillardes bien dégueu qui font beaucoup d’entrées. C’est le cinéma français bien établi, avec des têtes d’affiche qui sont là depuis 40 ans et qui seront encore là dans 20 ans.

Daisy Broom : Je suis d’accord avec toi, mais, malheureusement, je trouve que ce nouveau souffle est empêché par les distributeurs, qui sont des gens qui ne veulent prendre aucun risque si les acteurs ou le réalisateur ne sont pas connus ou le sujet trop “bizarre”. J’espère que cela va changer. Les anglais tournent moins de films et prennent des risques, eux. Ils ont de petits budgets, il font peu d’entrées mais au moins, leurs films vont dans des festivals et sont récompensés.

Chloé de Nombel : Que le projet soit bien ou pas, en tant que costumière, je suis assez à l’écart de l’artistique et mon métier reste passionnant. Certes, mon nom passe au générique, mais personne ne le regarde ! En tant qu’actrice, c’est sûrement différent.

Daisy Broom : Ça oui ! J’ai déjà joué dans des trucs pas top à la TV pour gagner de l’argent, mais c’est la déprime. Tu n’es pas là pour faire de l’art ; plus tu joues mal, plus ils sont contents !

Chloé de Nombel : Je vois. En tout cas, j’espère que dans 15 ans, on sera fières de notre filmographie et des gens avec qui on travaille.

Daisy Broom : Oui moi aussi!


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Séphora Talmud // Photos : Élodie Daguin.